Trois petits tours… (3)

Hedi

HEDY LAMARR, une vie comme au cinéma

Imaginez. Imaginez-vous un instant dans les années 30 à Berlin: vous êtes une jeune, très jeune maîtresse de maison, mariée à un richissime homme d’affaires, marchand d’armes pour être précis, et vous recevez dans votre somptueuse maison leaders politiques et magnats de l’industrie européenne.

Ces messieurs vont parler business et vous saouler toute la soirée mais en attendant, ils vous font le baise-main: vous êtes si sexy dans cette robe qui moule votre corps de rêve (tant qu’à imaginer, autant se faire plaisir).

La moustache de celui-ci vous chatouille désagréablement le bout des doigts, son regard s’attarde lourdement sur votre décolleté. Jaloux chronique, votre mari n’en laisse rien paraître: il y a du business possible avec ce petit homme.

Ce petit homme, c’est Hitler.

Et vous, vous êtes juive.

Dans l’Allemagne de 1933, ça n’est pas une très bonne idée.

Alors vous avez beau être jeune, à peine 20 ans, vous sentez votre nuque se raidir et une alarme s’allumer dans votre cerveau. Mussolini, passe encore – il était encore là la semaine dernière à votre table, c’est le client principal de Friedrich Mandl, le mari marchand d’armes,  – mais dîner à côté d’Hitler quand on a des parents juifs ashkénazes, papa banquier, maman pianiste concertiste, ça craint.

A la place d’Hedwig Kiesler, épouse Mandl et future Hedy Lamarr, vous auriez fait quoi?

Elle, elle a continué: les dîners avec les fascistes, les baise-mains avec les nazis, les tête-à-tête de plus en plus orageux avec le mari  de plus en plus ombrageux, les nuits peuplées de cauchemars où des gens habillés de noir venaient arrêter sa famille. Elle a continué en attendant son heure.

Et son heure est arrivée un beau soir de 1937. Déguisée en soubrette à l’occasion d’une réception, elle a fui sa cage dorée et son mari qui l’enfermait à double tour. Pour sauver sa peau et réaliser son rêve: devenir actrice.

Actrice, elle l’avait été avant son mariage: quelques nanars dont un tchécoslovaque, Extase, où elle se baignait nue dans une rivière, le visage exalté, comme une novice qui aurait vu la Vierge ou plus vraisemblablement – en tous cas par rapport au scénario -trouvé son point G. Le premier nu du cinéma: il n’en fallut pas plus pour lancer le scandale et sa jeune carrière. Du jour au lendemain, elle devint The Ecstazy Girl. Dans un premier temps du moins. Parce qu’après, cette scène lui valut une chasse aux sorcières et l’obsession maladive de son mari qui achetait toutes les copies du film pour mieux les détruire. Hedy n’aurait pas eu les mêmes problèmes si elle avait joué la scène d’Agnès et du petit chat est mort (surtout en allemand).

Bref. Hedy en cavale passe en Suisse, où elle rencontre d’autres émigrés fuyant l’Allemagne nazie, dont Billy Wilder et Erich-Maria Remarque, avec lequel elle a une liaison. Le milieu du cinéma européen ne veut plus d’elle? Elle embarque sur le paquebot Normandie et part à la conquête du Nouveau monde.

Même à Hollywood, ils ont entendu parler d’Extase et font la moue. Têtue et presque à la rue, Hedy finit par décrocher un contrat avec la MGM, Metro-Goldwyn-Mayer (oui, le lion qui rugit). Désormais Hedy Lamarr, elle joue dans une quinzaine de films, avec Charles Boyer (Casbah) Spencer Tracy ( Cette femme est mienne) James Stewart (Viens avec moi) Clark Gable (Camarade X), sous la direction de King Vidor, Joseph Von Sternberg, Robert Leonard, Victor Fleming.

Entretemps, elle réussit à faire venir sa maman aux Etats-Unis juste après l’Anschluss de 1938, ouf il était temps! ( le papa banquier est mort en 1935).

Sa grande beauté lui vaut d’inspirer le visage de Blanche-Neige à Walt Disney, mais ne lui fait pas que des amies: Greta Garbo la déteste. Si elle devient la reine du glamour – on l’appelle alors la plus belle femme du cinéma – Hedy ne parvient pourtant pas à détrôner la Divine. Il faut dire qu’elle ne joue pas que dans des chef-d’oeuvres – qui peut s’en vanter? – et que son contrat d’exclusivité avec la MGM l’oblige à renoncer à de belles opportunités, dont Casablanca.

Après la guerre, sa carrière va commencer à décliner, comme actrice et comme productrice, à l’exception du peplum Samson et Dalila réalisé par le maitre du genre, Cecil B.DeMille. Dans ses derniers films, elle incarne Jeanne d’Arc, et Hélène de Troie sous la caméra de Marc Allégret. En 1958, elle arrête tout, passe son temps à claquer son fric – après tout, c’est le sien – et à faire du vol à l’étalage, sans doute parce qu’elle s’ennuie.

Rien de bien extraordinaire, me direz-vous, que ce destin de petite pépée de Hollywood, même si elle a partagé une Sachertorte avec Adolf?

Ben si. Parce qu’Hedy aurait pu se contenter de n’être qu’une femme fatale, à l’image de sa grande rivale Ava Gardner. Seulement voilà: à côté de son beau «Q», elle prétendait rajouter un «I». La belle avait un cerveau et savait s’en servir.

Son péché mignon, c’était les maths, les formules, calculs, les équations, résolutions… Avec un ami compositeur de musique, George Anthell, elle mit au point un principe de transmission de signaux, «étalement de spectre par saut de fréquence» dit Wiki, me demandez pas, je comprends même pas ce que ça veut dire… Ce principe est encore utilisé de nos jours, par exemple dans la technique Wifi. Fichtre, rien que ça!

On était en pleine Seconde Guerre mondiale. Voilà que la Belle pas bête et son musicien se pointent avec leur brevet sous le bras auprès de l’Armée américaine: avec leur système ils prétendent assurer un meilleur pilotage des torpilles radio-guidées (qui avaient une fâcheuse tendance à frapper au petit bonheur la chance).

Vous savez quoi? Même brevetée et offerte par la Belle, la Marine américaine ne voulut pas de leur invention: il leur manquait sans doute des neurones pour en comprendre l’utilisation. Et puis que c’était donc vexant qu’une femme, actrice de surcroît, vienne leur expliquer le métier! Avec condescendance, le général en chef des armées conseilla à Hedy, si elle voulait participer efficacement à l’effort de guerre, d’aller plutôt soutenir le moral des troupes en exhibant sa plastique dans des comités de soutien pour collecter des fonds. Va montrer ton Q, laisse tomber le I.

Ce qu’elle fit.

George Anthell, lui, retourna à sa musique.

Quant au système Lamarr, il fut expérimenté pendant la crise des missiles de Cuba et la guerre au Vietnam.

Et voilà comment une icône du cinéma américain a volé au secours des hommes pour les aider dans une de leurs activités préférées, la guerre, en se servant de son cerveau. Et ça, ça méritait bien une petite chronique.

Ecstasy and me, la folle autobiographie d’Hedy Lamarr, éditions Séguier.

Écrit par : Sophie Denis

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