Trois petits tours… (2)

Marie

 MARIE MARVINGT, la fiancée du danger

– Papa, j’ai terminé le Tour de France!

Que ne ferait-on par pour susciter la fierté de son Papounet, quand on est une fille! Même en 1908. En 1908, Marie a… laissez-moi vérifier, née en 1875… 33 ans. L’âge du Christ. Le Christ est un homme, revenons-en à Marie.

Donc, à 33 ans, Marie Marvingt termine le Tour de France, comme 36 des 144 compétiteurs – tous des hommes – , par amour du vélo et pour épater son père. Depuis sa naissance ou presque, Marie fait tout pour épater son père. Il faut dire que Félix – son père – a tout mis en oeuvre pour lui enseigner de quoi l’épater. A 4 ans, il lui a déjà appris à nager comme un poisson dans la rivière Jordanne qui jouxte la maison à Aurillac. Très tôt, elle le suit sur les chemins de montagne et s’initie à l’escalade. Un jour, un cirque s’installe dans la région: éblouie, Marie supplie Félix de la laisser approcher cet univers merveilleux. Elle apprend à jongler, faire du trapèze, des cabrioles à cheval, évoluer sur un fil dans les airs.

Et puis il y a le vélo qu’elle pratique assidûment dès ses 14 ans. Pas de quoi fouetter une chambre à air? En 1890, si! Les adeptes de la petite reine ne sont pas légion et encore moins les jeunes filles de bonne éducation. Surtout à Nancy, ville de garnison (oui, parce que la famille a déménagé dans l’Est). Le cheval, passe encore, on peut monter chastement en amazone, mais pour faire de la bicyclette,  il faut – signez-vous, ma pauvre Lucienne – ouvrir les jambes!

Qu’est-ce qui cloche chez cette jeune fille? Elle a des fourmis dans les gambettes, une araignée au plafond, le diable au corps? Et son père, à quoi pense-t-il en lui accordant toutes ces privautés? Et sa mère, elle n’a pas son mot à dire?

La mère meurt en 1889 ( quand Marie fait le tour de Nancy à vélo). Peut-être a-t-elle tenté de donner son avis, mais la maladie et le chagrin éprouvé par la disparition de ses trois premiers enfants, morts en bas-âge, ont très vite pris le pas.

Car Marie est la quatrième, derrière trois garçons, trois frères qu’elle aura à peine le temps de connaître. Il vient un cinquième et dernier enfant au couple, un quatrième garçon: vous savez quoi? Il est bien chétif, le pauvre petit, et mourra à 19 ans d’un problème cardiaque.

Quatre mâles qui disparaissent ou dépérissent? La nature ayant horreur du vide, c’est Marie qui portera culottes. Point de diableries là-dedans, juste une question de physique et d’équilibre.

Partenaires d’aventure, père et fille sont très liés. Félix est fier de sa fille manquée… ou garçon réussi. Il faut reconnaître qu’il y a de quoi: en 1905, elle gravit l’aiguille du Grépon, ce qui fait d’elle une pionnière de l’alpinisme; en 1906, elle est la première française à accomplir la traversée de Paris à la nage; en 1908, elle réussit son premier Tour de France cycliste malgré l’opposition des organisateurs, qui refusent sa candidature en raison de son sexe: qu’importe, Marie effectue toutes les étapes avant les hommes et se fait une joie de les attendre à la ligne d’arrivée. Pendant des années, elle remporte des médailles dans à peu près toutes les disciplines, natation, alpinisme, équitation, gymnastique, escrime, sports de glisse, tir au fusil, aéronautique. Ah oui, parce que Mademoiselle vole aussi: en ballon – elle est même éjectée de la nacelle lors d’une périlleuse traversée de la mer du Nord – en aéroplane – elle est la troisième femme au monde à obtenir son brevet de pilote et effectue neuf cents vols avant la Première guerre mondiale. Toutes ces acrobaties lui valent son surnom: la Fiancée du danger.

La guerre qui va tout changer. La guerre qui va donner à Marie l’occasion de se distinguer, une fois de plus. A peine les premiers obus tirés, Marie fait déjà une demande officielle pour s’engager dans l’aviation. Vous savez ce que c’est, l’Administration … ça traine, ça traine. Du coup Marie saute dans le premier objet volant identifié et participe à un bombardement aérien au-dessus de Metz. Ce qui lui vaudra la croix de guerre… et le refus de l’armée de l’intégrer dans ses rangs.

C’est une femelle, elle n’a qu’à réparer les bobos dans les hôpitaux! Ca tombe bien, Marie a fait des études de médecine: la voilà donc infirmière chef dans un hôpital à Nancy. Sagement, pendant deux ans et demi, elle soigne, nettoie, panse, coud, recoud, rafistole et console toutes les gueules cassées de la région.

Et puis, un matin, elle n’y tient plus. Avec la complicité de quelques militaires moins butés que la moyenne, elle se déguise en homme et intègre le 42eme bataillon de chasseurs à pied sous le nom de Beaulieu. Elle l’a voulue, sa guerre de tranchées? Elle l’aura: 47 jours en première ligne à subir le sifflement des obus, la peur qui déchire les ventres, les rats, les poux, le sang et les entrailles des camarades qui explosent sous vos yeux, l’innommable, l’horreur absolue. Jusqu’à ce jour fatidique où son identité est démasquée, comment, sans doute une mèche de cheveux qui s’échappe de sous son casque. Trahie par une dernière coquetterie, elle qui s’en souciait si peu…

Le Maréchal Foch l’envoie sur le front italien dans les Dolomites, où elle sera infirmière et correspondante de guerre: elle en profitera pour transporter des blessés à ski. Le ski, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.

Après la guerre, elle se lance à fond dans l’aviation sanitaire – elle a même créé le premier avion ambulance dont le brevet lui sera piqué… par un homme, un politique en plus – se passionne pour le Maroc, participe à des expéditions en Mauritanie et en Algérie, bricole un ski conçu pour le sable, écrit des articles, est nommée chevalier, puis officier de la légion d’honneur. Des médailles, elle en aura collectionné toute sa vie: 34 au total, ce qui fait d’elle la femme la plus décorée de France.

Mais les médailles, ça ne se mange pas, sauf en chocolat. Dommage pour elle, parce que l’âge venant, elle n’a quasi plus de quoi se nourrir, encore moins manger du chocolat: pas de retraite, elle ne touche que l’argent des articles qu’elle continue à écrire, et des soins d’infirmière qu’elle prodigue autour d’elle, jusqu’à la fin de ses jours.

Elle meurt le 14 décembre 1963, dans la misère et l’anonymat. En 1959, elle avait décroché son brevet de pilote d’hélicoptère, en 1960 piloté le premier hélicoptère à réaction du monde – à 85 ans! – et allait toujours à Paris à vélo depuis Nancy.

11 novembre 2020: Maurice Genevoix entre au Panthéon. La voix d’Emmanuel Macron s’élève pour ressusciter ceux de 14. Et le temps d’une phrase, redonne vie à la fiancée du danger: «Marie Marvingt, qui voulait tant défendre son pays qu’elle se déguisa en homme pour combattre en première ligne».

Une phrase pour toute une vie de défis, de records et d’altruisme.

Quelques mots avant de vite refermer le tiroir.

Le jour de la panthéonisation d’un homme.

Mais on ne va pas chipoter, c’est déjà pas si mal

Écrit par : Sophie Denis