Silence dans les champs…

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A l’heure où la colère paysanne gagne tout le pays et guide les tracteurs vers la capitale, la lecture de Silence dans les champs, de Nicolas Legendre chez Arthaud, s’impose.

D’abord parce que le livre vient de recevoir le prestigieux prix Albert Londres, gage de son sérieux: deux ans d’enquêtes sur le système agro-industriel le plus puissant de France, qui règne sans partage sur la Bretagne.

Pourquoi la Bretagne? Parce qu’elle fournit chaque année de quoi nourrir 22 millions d’habitants. Mais à quel prix!

Même quand on n’est pas né de la dernière pluie, même quand on a une fâcheuse tendance à ne pas prendre pour argent comptant les discours officiels ( qu’on est donc complotiste), même quand on a lu la BD Les Algues vertes d’Inès Léraud, vu son adaptation cinématographique, signée Pierre Jolivet, on tombe de sa chaise.

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L’engrenage du productivisme, qui pousse les agriculteurs à toujours plus emprunter, pour toujours plus de terres, toujours plus de machines, pour toujours plus de rendement, avec toujours plus de produits phyto-sanitaires, et toujours moins de revenus, c’est donc ça?

L’emprise des coopératives sur les producteurs, qui sont pieds et poings liés et ne peuvent les quitter, c’est à ce point?

Comme l’asservissement de nombreux salariés de l’agroalimentaire, le travail au noir des sans-papiers venus d’Afrique, les conditions de travail dans les abattoirs-usines, le poids des banques qui poussent les petits à la faillite pour que les gros rachètent leurs terres? La lâcheté des pouvoirs publics qui se taisent?

Des vies privées attaquées, des prêts bancaires refusés, des voitures trafiquées, des menaces de mort, des troupeaux sciemment contaminés pour les condamner à l’abattage, c’est le prix à payer pour ceux qui refusent de se plier au système ou qui le condamnent?

Une lecture indispensable, pour comprendre les véritables enjeux de ce qui se passe aujourd’hui. Mais elle fait froid dans le dos.

Jeudi, j’ai rejoint la manifestation des agriculteurs dans ma ville, Bordeaux. Comme dans d’autres lieux, des tracteurs, des pompes à lisiers, des bottes de foin, des pneus et de la colère. J’y suis allée pour manifester mon soutien et par curiosité (oui, c’est un peu indispensable dans mon métier).

J’ai vu les tracteurs et leurs slogans – «Notre fin sera votre faim», «Fiers de vous nourrir» – les conducteurs plutôt bon enfant, les passants qui les applaudissaient, les CRS, bien sages, qui les filmaient, les jets de lisier et les tas de pneus, les feux de paille et les visages d’un coup radoucis, éclairés par la magie des flammes qui réconfortent; j’ai entendu les klaxons, la colère, la Marseillaise, des conversations animées et des plaisanteries de potache, un syndicaliste qui faisait sa loi en rabrouant quelques dissidents prêts à rentrer au Conseil régional sans avoir oser demander la permission, des agriculteurs qui s’énervaient en apprenant que je suis journaliste (j’avoue les comprendre).

J’ai écouté le témoignage que m’a fait cet homme, éleveur de canards gras dans le Lot-et-Garonne, qui a dû vendre la ferme de ses parents pendant le Covid: aujourd’hui, il est en réinsertion professionnelle et a renoncé à la terre. Mais quand il me parle de sa ferme, il pleure. Et avoue avoir failli se flinguer. Et s’en excuse presque comme d’une faute. J’en ai eu la gorge nouée. Il m’a remerciée de mon écoute, je l’ai remercié de sa confiance.

Demain commence une rude semaine pour tous ceux qui font le voyage jusqu’à Paris. Je leur souhaite bonne chance. Je nous souhaite bonne chance. De tout coeur.

Silence dans les champs, tumulte dans les villes.

Écrit par : Sophie Denis