Les fusillés pour l’exemple

François 2

11 novembre 2023

Pendant ce week-end de commémoration, si on parlait d’un épisode peu reluisant de notre Histoire? Nous en avons beaucoup… comment faire autrement? Un pays n’est pas grand parce qu’il en est exempt, mais parce qu’il les reconnait et en demande pardon à qui de droit.

639. Ils ont été 639 poilus, soldats de la ‘Grande’ Guerre ( par le nombre de morts), à être fusillés de 1915 à 1917,  «pour l’exemple», et toujours en attente de réhabilitation. Traîtres? Déserteurs? Non. Auto-mutilés pour échapper au front? Même pas. Juste coupables de ne pas avoir entendu l’ordre d’un supérieur, ou de ne pas avoir été capables de l’exécuter au bon moment; coupables d’avoir été au mauvais moment au mauvais endroit, quand il aurait mieux valu être de corvée de latrines ou de patates: certains ont juste été tirés au sort.

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Oui, vous avez bien lu: tirés au sort avant d’être exécutés. «Pour l’exemple». Pour montrer de quel bois se chauffe l’Armée quand on ne lui obéit pas. Ca ne manque pas de sel quand on sait où étaient les haut gradés pendant les combats. Planqués à l’arrière. Bref.

Et ces malheureux innocents sont morts deux fois. Car ils ne sont toujours pas réhabilités dans la mémoire nationale. Leurs noms ne sont pas inscrits sur nos monuments aux morts.

Dans un excellent podcast de France Inter *, Martine Lacout raconte l’histoire de son grand-oncle: quand elle était petite, personne ne voulait lui dire où il était mort pendant la guerre. Jusqu’à ce qu’un voisin vende la mèche: fusillé pour l’exemple.

Pourquoi ce silence? Parce que la famille avait honte de l’ancêtre défaillant.

Alors tous les 11 novembre, dans son village d’Aydius (Béarn), Martine allait déposer une rose à côté de la gerbe offerte par le maire. Jusqu’à ce que le maire lui demande pourquoi. Un brave homme, ce maire. Il a fini par faire graver le nom du grand-oncle sur le monument à côté de ses camarades. Et Martine en a pleuré de reconnaissance.

Des hommes bien aussi, ces deux députés qui ont déposé une proposition de loi pour la réhabilitation des fusillés pour l’exemple: Fabien  Lachaud ( LFI) et Philippe Gosselin (LR). Le premier sans doute parce qu’il est professeur d’Histoire, une matière qui évite d’avoir la truffe au ras de la motte de terre, mais autorise une vision d’ensemble du champ; le second parce que son propre grand-père, officier de réserve, avait tenté en vain d’assurer la défense de quatre malheureux, promis au peloton. Encore réussit-il à obtenir leur réhabilitation en 1934. Mais comme tous n’ont pas eu cette chance, nos deux députés ont voulu faire avancer les choses.

Plus d’un siècle après cette injustice, le 14 janvier 2022, ils ont obtenu gain de cause à l’Assemblée nationale, par 39 voix contre 26 et 9 abstentions (oui, il n’y a avait pas beaucoup de monde ce jour là dans l’hémicycle, l’hiver, le froid, la pluie qui mouille…). 14 janvier 2022: enfin!

Ne vous réjouissez pas trop vite: le parcours du combattant ( jamais si bien nommé), n’est pas terminé! Reste le Sénat, assemblée de ceux qu’on appelle les Sages.

Vous savez quoi? Il a fallu plus d’un an aux «Sages» pour refuser la proposition de loi, le 3 février 2023: 218 contre, 113 pour. Plus de monde quand même ( c’est très bien chauffé, le Sénat, et la cantine est excellente). Argument invoqué, a dit l’un d’entre eux ( dont personne ne m’en voudra si j’ai oublié le nom): «Il ne faut pas réécrire l’Histoire ou la juger».

Avant, je m’intéressais peu aux deux guerres mondiales. Jusqu’à ce que je décide de raconter l’histoire de mon arrière-grand-père dans un roman, La Carapace du Tatou**, François Chabrand, oui, lui sur la photo au-dessus. Cuisinier voyageur, Tartarin des fourneaux, il finit son tour du monde dans une ambulance entre Souhesmes et Rampont, sur la Voie Sacrée à 15 kilomètres de Verdun, le 31 mars 1917. Parce qu’à la déclaration de la guerre, il est rentré d’Argentine où il oeuvrait alors aux fourneaux du très chic Jockey Club, entre deux cours de tango et la découverte des quartiers chauds, «pour faire son devoir, alors qu’il n’était pas obligé. Tu te rends compte?» me susurrait la légende familiale. Jusqu’au jour où j’ai découvert, en faisant des recherches pour les besoins de mon roman, une version plus proche de la vérité: au début de la guerre, le gouvernement argentin, qui ne voulait prendre parti pour aucun des belligérants, vu qu’il bossait avec tout le monde, a fortement poussé les étrangers travaillant sur son sol, à reprendre le bateau direction l’Europe. Quitte à les mettre au chômage.

Je ne sais pas si mon arrière grand-père a traversé l’Atlantique par patriotisme ou parce qu’il n’avait plus le choix. Je sais juste qu’il est mort d’un malheureux éclat d’obus au creux poplité. Même pas une mort glorieuse, en fanfare et trompette. Non, juste un petit bout de métal qui a lui a refilé la gangrène gazeuse. François Chabrand n’était pas un héros, mort pour la France. Il est mort surtout parce qu’il n’a pas eu de chance. Comme les 639 Poilus, fusillés pour l’exemple. L’exemple de l’absurdité des guerres, ce «massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent, mais ne se massacrent pas», comme le disait Paul Valéry.

Aujourd’hui, une pensée pour François Chabrand, pour les 639 fusillés pour l’exemple et pour tous ceux dont la vie est brisée par les horreurs de la guerre.

* Le zoom de la rédaction, Béatrice Dugué. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-zoom-de-la-redaction/le-zoom-du-vendredi-10-novembre-2023-2509471

** Un roman en attente d’être édité. Si vous avez un tonton éditeur, une marraine éditrice, si vous connaissez quelqu’un qui connait un éditeur, si vous êtes vous-même éditeur, je tiens le tapuscrit à votre disposition. En attendant, vous pouvez lire les premières pages sur le site.

Écrit par : Sophie Denis