Né en 1899 à Saint-Brieuc – la ville de ses romans, dont Le sang noir – d’un père cordonnier et syndicaliste, Louis Guilloux échappe aux métiers manuels en raison d’une main atrophiée, mais ne va pourtant pas au bout de ses études, par peur de devenir «le bourgeois de la famille». «Eternel inclassé», comme il se définit lui-même, il va partir à Paris faire des petits boulots et de grandes rencontres, qui vont décider de sa vocation.
Le reste se découvre avec délectation dans L’Ami Louis*, roman de Sylvie Le Bihan. Elizabeth, jeune femme en errance et en colère familiale, prépare une émission d’Apostrophes sur Albert Camus. Ses recherches la mènent à explorer l’amitié très forte qui le liait à l’écrivain breton Louis Guilloux, connu pour son prix Renaudot en 1949. Elle décide alors de rencontrer «l’ami Louis» sur ses terres bretonnes. Sa vie va s’en trouver bouleversée…
Si au début, l’idée de ce face-face m’a paru un brin artificiel, au fil des pages il s’est imposé comme ce qu’il est: un moment d’humanité. Peu importe la grosseur de la ficelle, elle s’amenuise au fur et à mesure de leurs échanges au profit du plus important: la fraternité et le pardon, qui métamorphosent le cours de nos existences. Comme le disait Guilloux: «La vraie question n’est pas qu’est-ce que la vie, mais qu’est-ce que nous pouvons en faire. Et la réponse: autre chose que ce qu’on en fait».
C’est aussi l’occasion de côtoyer les amis de Louis, Camus, Malraux, Jean Grenier, et de plonger au coeur du Paris littéraire de l’époque. Sylvie Le Bihan dessine avec délicatesse les facettes d’un insoumis, ( «franc-tireur» comme il se définissait lui-même) qui faisait le bien à sa porte en venant en aide aux plus démunis, pêcheurs de Saint-Brieuc comme réfugiés espagnols.Toute sa vie, il combattit le fascisme, s’insurgea contre les horreurs de la guerre et cultiva dans son jardin secret les félicités de l’amitié.
Pourquoi faire d’un écrivain remisé sur une étagère le sujet d’un roman? Sylvie le Bihan raconte volontiers qu’elle a eu la chance de le côtoyer enfant: «Guilloux était un voisin de ma famille paternelle et mon père est devenu un de ses amis».** Nourrie aux romans de l’écrivain ( La maison du peuple, Le pain des rêves, Le jeu de patience, Coco perdu…), attachée à l’homme, Sylvie comme son héroïne Elizabeth, se transforme naturellement en passeuse de son oeuvre, pour le plus grand bonheur du lecteur.
Dans une préface à La Maison du peuple, son premier roman( 1927), Camus le qualifie de «romancier de la douleur»: voilà qui, aujourd’hui, pourrait peut-être en dissuader certains de découvrir son oeuvre, dans le climat particulièrement festif qui est le nôtre. Et si on disait romancier de la fraternité? La fraternité malgré tout?
Les combats de Louis Guilloux sont toujours d’actualité. Dans un monde qui devient fou, où l’humanité perd ses repères, lire et relire Guilloux peut être salutaire. Comme L’Ami Louis, un livre compagnon qui, en plus de ressusciter un écrivain nécessaire, apporte du baume à l’âme. Et bien utile pour imaginer et peut être construire un monde où il y aurait plus de Guilloux et moins de Charlie Kirk. Car oui «la vraie question n’est pas qu’est-ce que la vie, mais qu’est-ce que nous pouvons en faire».
* Chez Denoël.
** https://www.franceinfo.fr/culture/livres/la-rentree-litteraire/l-ami-louis-de-sylvie-le-bihan-pour-ne-plus-oublier-louis-guilloux-ecrivain-meconnu-et-ami-d-albert-camus_7441471.html
L’émission d’Apostrophes consacrée à Louis Guilloux et racontée dans le roman est à retrouver sur https://madelen.ina.fr/content/louis-guilloux-78723?locale=fr