L’Ami Louis, livre compagnon

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Loin de moi l’idée de la ramener: il y a encore quatre mois, je ne connaissais pas Louis Guilloux. Et encore moins ses livres, pour n’en avoir lu aucun.

Oui, j’avais bien Le sang noir, acheté un jour sur un coup de tête, et mis de côté depuis avec 350 autres, victimes de ma compulsion dès qu’on me lâche dans les rayons d’une librairie, et en attente d’être enfin déflorés ( mais alleluia,  Umberto Eco m’ absoute : «Si nous considérons les livres comme des médicaments… (…)…: quand on veut se sentir mieux, on va au placard à pharmacie, on choisit un livre aléatoire, mais le bon livre pour le moment. C’est pourquoi vous devriez toujours avoir le choix nutritionnel». Et aux grincheux qui s’offusquent de tous ces livres non lus à l’instant, de répondre qu’il s’agit de lectures à venir).

Revenons au Sang noir, preuve de la théorie d’Eco.

Le jour où je l’ai ouvert, je n’avais pas de migraine ou d’aigreur d’estomac à soigner, juste le besoin de vider des cartons de déménagement. Et celui où je l’ai refermé, je me suis demandé pourquoi personne ne m’avait jamais parlé de Louis Guilloux pendant mes études de lettres: plus qu’un oubli, un scandale!

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Le pitch: 24 heures de la vie d’une ville de province pendant la Grande Guerre. Troufions, bourgeois, gradés, curés, dames patronnesses, élèves indisciplinés et petites gens s’agitent autour de Cripure, professeur de philosophie, qui a un peu de mal avec la bêtise de ses concitoyens et l’absurdité de la guerre. Le côté huis-clos étouffant, presque angoissant, m’a fait bizarrement penser au Maître et Marguerite, de Boulgakov, présence diabolique en moins ( quoique: n’est-elle pas en chacun de nous?). C’est noir, grinçant, jubilatoire par moments, indigné toujours, mais de cette indignation un brin désabusée qui vous souffle dans l’oreille « à quoi bon?». A l’image de Cripure, anti-héros pathétique, devenu la bête noire de la bourgeoisie en place et des patriotes de salon qui se gargarisent de la guerre où ils n’iront jamais, mais rêvent d’y envoyer les autres.

L’écriture de Guilloux est au plus proche de l’âme humaine, de ses faiblesses et ses noirceurs, avec – et c’est remarquable – toujours, malgré tout, une note de tendresse, clin d’oeil d’humanité, celui-là qui manque à Céline.

Né en 1899 à Saint-Brieuc – la ville de ses romans, dont Le sang noir – d’un père cordonnier et syndicaliste, Louis Guilloux échappe aux métiers manuels en raison d’une main atrophiée, mais ne va pourtant pas au bout de ses études, par peur de devenir «le bourgeois de la famille». «Eternel inclassé», comme il se définit lui-même, il va partir à Paris faire des petits boulots et de grandes rencontres, qui vont décider de sa vocation.

Le reste se découvre avec délectation dans L’Ami Louis*, roman de Sylvie Le Bihan. Elizabeth, jeune femme en errance et en colère familiale,  prépare une émission d’Apostrophes sur Albert Camus. Ses recherches la mènent à explorer l’amitié très forte qui le liait à l’écrivain breton Louis Guilloux, connu pour son prix Renaudot en 1949. Elle décide alors de rencontrer «l’ami Louis» sur ses terres bretonnes. Sa vie va s’en trouver bouleversée…

Si au début, l’idée de ce face-face m’a paru un brin artificiel, au fil des pages il s’est imposé comme ce qu’il est: un moment d’humanité. Peu importe la grosseur de la  ficelle, elle s’amenuise au fur et à mesure de leurs échanges au profit du plus important: la fraternité et le pardon, qui métamorphosent le cours de nos existences. Comme le disait Guilloux: «La vraie question n’est pas qu’est-ce que la vie, mais qu’est-ce que nous pouvons en faire. Et la réponse: autre chose que ce qu’on en fait».

C’est aussi l’occasion de côtoyer les amis de Louis, Camus, Malraux, Jean Grenier, et de plonger au coeur du Paris littéraire de l’époque. Sylvie Le Bihan dessine avec délicatesse les facettes d’un insoumis, ( «franc-tireur» comme il se définissait lui-même) qui faisait le bien à sa porte en venant en aide aux plus démunis, pêcheurs de Saint-Brieuc comme réfugiés espagnols.Toute sa vie, il  combattit le fascisme, s’insurgea contre les horreurs de la guerre et cultiva dans son jardin secret les félicités de l’amitié.

Sylvie Le Bihan - 26 Avril 2022 - Paris. Eric Garault / Pascoandco

Pourquoi faire d’un écrivain remisé sur une étagère le sujet d’un roman? Sylvie le Bihan raconte volontiers qu’elle a eu la chance de le côtoyer enfant: «Guilloux était un voisin de ma famille paternelle et mon père est devenu un de ses amis».** Nourrie aux romans de l’écrivain ( La maison du peuple, Le pain des rêves, Le jeu de patience, Coco perdu…), attachée à l’homme, Sylvie comme son héroïne Elizabeth, se transforme naturellement en passeuse de son oeuvre, pour le plus grand bonheur du lecteur.

Dans une préface à La Maison du peuple, son premier roman( 1927), Camus le qualifie de «romancier de la douleur»: voilà qui, aujourd’hui, pourrait peut-être en  dissuader certains de découvrir son oeuvre, dans le climat particulièrement festif qui est le nôtre. Et si on disait romancier de la fraternité?  La fraternité malgré tout?

Les combats de Louis Guilloux sont toujours d’actualité. Dans un monde qui devient fou, où l’humanité perd ses repères, lire et relire Guilloux peut être salutaire. Comme L’Ami Louis, un livre compagnon qui, en plus de ressusciter un écrivain nécessaire, apporte du baume à l’âme. Et bien utile pour imaginer et peut être construire un monde où il y aurait plus de Guilloux et moins de Charlie Kirk. Car oui «la vraie question n’est pas qu’est-ce que la vie, mais qu’est-ce que nous pouvons en faire».

* Chez Denoël.

** https://www.franceinfo.fr/culture/livres/la-rentree-litteraire/l-ami-louis-de-sylvie-le-bihan-pour-ne-plus-oublier-louis-guilloux-ecrivain-meconnu-et-ami-d-albert-camus_7441471.html

L’émission d’Apostrophes consacrée à Louis Guilloux et racontée dans le roman est à retrouver sur https://madelen.ina.fr/content/louis-guilloux-78723?locale=fr

Écrit par : Sophie Denis

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