George Sand, fierté de la République

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George Sand au Panthéon en 2026?

L’idée peut surprendre: elle est pourtant soutenue par une pétition *, dont l’initiative revient à Georges Buisson, qui vient de quitter la présidence de la Maison de la Culture de Bourges, après avoir été l‘administrateur du domaine de Nohant. Des élus de la région Centre se sont engouffrés dans ce projet, dans la perspective de «Bourges 2028», consécration de la cité berrichonne comme capitale européenne de la culture dans deux ans.

Oui, l’année 2026 célèbre les 150 ans de la mort de l’écrivaine: la France aime bien les commémorations. Oui, elle a écrit La petite Fadette et La mare au diable, que nous avons étudiés à l’école, du moins les plus âgés d’entre nous.

Oui, elle a été la maîtresse de Musset et Chopin, ce qui, pendant longtemps, a été présenté comme son plus grand titre de gloire: femme de, maîtresse de, circulez, il n’y a rien d’autre à voir. Un grand classique.

Portrait d'Auguste Charpentier, Musée de la vie romantique.

Rien donc qui pourrait justifier son entrée sous la coupole du Panthéon, ce «gâteau de Savoie», comme l’appelait Victor Hugo, par ailleurs très heureux d’en avoir sa part. Victor Hugo, qui, en passant, ne tarissait pas d’éloges sur sa consoeur, comme l’atteste son éloge funèbre à l’occasion des funérailles en 1876: «D’autres sont les grands hommes, elle est la grande femme»; «George Sand sera un des orgueils de notre siècle et de notre pays»; et le «Je pleure une morte, je salue une immortelle» qui peut paraître pompier, mais sonne quand même très efficace. 

Je veux bien qu’entre collègues, on se passe la main dans le dos, surtout à l’ultime moment, quand au bord du tombeau, on se demande quand viendra votre tour, mais voilà quand même des éloges qui titillent la curiosité… 

Pourquoi George Sand serait-elle donc la huitième femme ( pour 76 hommes) à entrer au Panthéon, après Marie Curie, Sophie Berthelot (elle, c’est à titre «d’épouse de» Marcelin le chimiste) Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle, Simone Veil, Joséphine Baker et plus récemment Mélinée Manouchian?

Parce qu’elle écrivait furieusement. Pour défendre la République, les femmes et la Nature.

Furieusement, parce qu’elle a composé 70 romans et nouvelles, 26 pièces de théâtre, une autobiographie et 45000 lettres, échangées avec le gratin de l’époque. Ce qui n’a pas empêché l’officier d’état-civil d’écrire sur l’acte de décès, en face de profession: sans. Passons. Elle écrivait tant qu’elle était traitée de «vache à romans» par ses nombreux détracteurs, ceux-là même qui admiraient l’oeuvre prolifique de Balzac. Passons à nouveau.

Furieusement, parce qu’elle s’est lancée à corps perdu dans la politique. Déjà sensible aux idées républicaines, George poursuit son initiation avec l’avocat Michel de Bourges, qui la défend dans le procès qui l’oppose à son mari, en même temps qu’il la convertit aux idées socialistes. Elle continue son apprentissage avec Pierre Leroux, philosophe et théoricien du socialisme, devient amie avec Louis Blanc, correspondante de l’anarchiste Bakounine en exil et du patriote et révolutionnaire Mazzini. En 1843, scandalisée par le sort d’une jeune paysanne simple d’esprit, Fanchette, que les religieuses de La Châtre ont abandonnée en rase campagne, la condamnant aux pires rencontres – dont elle revient évidemment violée et enceinte – , elle écrit son histoire et lance un journal local, L’Eclaireur de l’Indre, pour publier son récit et dénoncer la lâcheté des notables. Pendant la Révolution de 1848, elle applaudit à la chute de la monarchie et s’engage dans la deuxième République: son échec est pour elle une douloureuse désillusion et la pousse à se replier sur Nohant, pour se consacrer à la défense du monde paysan dont elle va se faire la porte-parole. Ce qui ne l’empêche pas en 1852 de plaider la cause de ses amis républicains emprisonnés et de demander l’amnistie générale auprès de Napoléon III: évidemment, il ne la lui accordera pas.

«L’ouvrier et le paysans sont deux hommes du même coeur et du même sang» dit celle qui est pourtant la fille d’un descendant du maréchal de Saxe et d’une modiste de Paris. Elle a choisi le peuple et déteste les bourgeois qui le lui rendent bien: ceux de la Châtre veulent brûler sa maison de Nohant, la traitant de «communisque». A l’époque, des caricatures la représentent vêtue d’un pantalon rouge, pistolets à la ceinture, ou grimée en sorcière (quand le Berry vous colle à la peau!).

"Congrès masculino-femino-littéraire". Publiée dans "Aujourd'hui, journal des Ridicules", 15 octobre 1839.

Furieusement féministe?  En 1836, George gagne son procès contre son mari, le baron Dudevant, obtient la séparation de corps et récupère ses biens (à l’époque, une femme mariée ne possède plus rien, tout tombe dans la poche de l’époux). Un mot naît alors dans les salons de l’époque: le george-sandisme désigne le scandale représenté par ces femmes qui prétendent vivre leur vie jusque dans leur lit.  A l’image d’Aurore Dupin, baronne Dudevant, qui, parce qu’elle en avait marre de subir un mari violent, a choisi de partir à Paris, de changer de nom pour écrire, d’habit pour se déplacer à sa guise, et d’amants au gré de ses coups de coeur. Sacré pedigree pour une baronne que la droite d’aujourd’hui fustigerait sans doute pour islamo-gauchisme et wokisme: ah, ces mots en isme!

Féministe, George Sand? Oui, par ses choix de vie et ses aspirations à la liberté, hautement revendiqués; oui, comme le sont ses romans Indiana, Lélia, Valentine, qui dénoncent les contraintes que la société et la morale bourgeoise font peser sur les femmes; féministe oui, mais pas jusqu’au bout, pas au point de réclamer le droit de vote et l’égalité en politique. Ce qu’elle justifiait ainsi: à quoi bon les droits civiques quand on ne bénéficie pas des droits civils les plus élémentaires, comme celui de se déplacer à sa guise, de disposer de son argent et de s’exprimer librement? Ca se tient, surtout quand on se rappelle qu’en France les femmes n’ont eu le droit d’ouvrir un compte bancaire à leur nom qu’en 1965, soit vingt ans après leur droit de vote! Elle-même ne s’était pas complètement libérée de son éducation, femme à deux visages et double vie: Aurore le jour, toute dévouée à son rôle de mère et maîtresse de maison, George la nuit, pour écrire furieusement. George Sand féministe à sa façon, comme on peut l’être à son époque, quand on est l’arrière petite-fille du maréchal de Saxe. George Sand ne pouvait pas être Louise Michel.

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Furieusement écolo. George Sand visionnaire quand il s’agit d’environnement. Elle qui en 1872, écrit une tribune pour protéger la forêt de Fontainebleau, dont 13000 chênes et 5000 hêtres sont menacés de disparition pour être remplacés par des pins, plus rentables. Elle  réclame le classement de la forêt au même titre qu’un monument historique, et argumente:  «Ceux qui disent: après nous, la fin du monde, blasphèment: ils rompent le lien qui unit les générations et les rend solidaires… Si l’on n’y prend garde, l’arbre disparaîtra et la fin de la planète viendra sans cataclysme nécessaire, par la faute de l’homme». Elle a écrit ça il y a plus de 150 ans!!

Libre, donc scandaleuse forcément, écrivaine reconnue à son époque, admirée par les uns ( Flaubert), détestée par les autres (Baudelaire), socialiste convaincue, féministe et écologiste avant l’heure, George Sand a par la suite été invisibilisée, situation qui perdure aujourd’hui: ça faisait un peu trop pour les hommes! Qualifiée de «sans profession» à sa mort, plus citée pour ses amants que pour ses romans, elle est aujourd’hui une écrivaine acceptée, mais quand même cantonnée à deux ou trois titres qu’on peine à étudier dans les écoles. Ses combats, en particulier ceux pour la République, ont évidemment été totalement occultés. Alors, George Sand au Panthéon? Ce ne serait que justice, car elle le mérite autant que Victor Hugo. Mais Totor a pour lui d’être un homme.

Réponse de l’état le 8 juin, jour anniversaire de sa mort. En attendant, il est recommandé de se plonger dans son oeuvre pour découvrir une femme humaniste, engagée et visionnaire. De découvrir le site des Amis de George Sand, une mine d’informations sur la femme et l’écrivaine. Et de lire les biographies qui lui ont été consacrées, par exemple celle de Michèle Perrot. ** 

* La présidente en est Juliette Binoche, qui l’a incarnée dans Les Enfants du siècle, film de Diane Kurys (1999).

** George Sand à Nohant, une maison d’artiste. Le Seuil 2018.

Écrit par : Sophie Denis

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