Trois petits tours… (6)

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ROSALIE, CLEMENTINE ET LES AUTRES

Parmi les jolis films de ce printemps, il y a Rosalie de Stephanie di Giusto. Rosalie est une fraîche jeune femme, élevée dans la Bretagne du XIXe, qui vient d’être mariée par son père à Abel, tenancier d’un café en déclin. Doux minois et yeux de biche, Rosalie a tout pour séduire son bourru de mari, éclopé de la guerre ( celle de 1870), au fond un bon bougre, mais qui ne supporte personne, et surtout pas lui-même.

Seulement voilà, Rosalie a une tare cachée, que son mari découvre le soir de la nuit de noces sous la blanche chemise de nuit: elle souffre d’hirsutisme, une pilosité abondante qui couvre des zones du corps normalement glabres chez les femmes, dos, poitrine, menton. Bref, Rosalie est une femme à barbe, ce qui au XIXe siècle, était considéré comme un phénomène de foire, un freak, au même titre que les nains, les frères siamois, les hommes à tête de chien ou les femmes troncs, tout ce qui faisait le succès de la monstrueuse parade du cirque Barnum.

Je ne vous en dis pas plus: sans être un chef-d’oeuvre, le film se laisse voir avec une plaisir certain. On comprend bien le propos de la réalisatrice: traiter de la différence, de la peur de l’autre, de la difficulté à s’éloigner d’un modèle qui nous est imposé de l’extérieur; difficulté à être soi, malgré les autres et malgré les injonctions multiples à normaliser les corps. «Nous sommes tous des cas à part» dit une religieuse dans le film ( ce qui ne l’empêche pas d’exclure Rosalie de son droit à avoir une vie de mère). Les êtres singuliers interrogent, surprennent, dérangent.

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Parmi les femmes à barbe célèbres, citons Clémence Lestienne, qui vendait des pains d’épice sur les marchés dans le Nord de la France, capitalisant sur son attribut poilu pour leur assurer une bonne pub. Un de ses descendants tient toujours le restaurant de La Matelote à Boulogne-sur-Mer: dans la salle à manger trône le portrait de l’ancêtre.

Clémentine Delait est encore plus connue: cette Vosgienne tenait bien un café dans les années 1900. Elle avait épousé un boulanger, Joseph, qui, pour souci de santé, avait dû fermer son four à pain et passer lui aussi derrière le comptoir. Un jour, suite à un pari avec un client, Clémentine s’est laissée pousser la barbe…  et a rempli son café de Thaon-les-Vosges. Le succès ne devait plus la lâcher.

Clémentine n’était pas la Rosalie du film, toute choupinette avec ses lèvres roses et ses longs cils ( ceux de la comédienne  Nadia Tereszkiewicz). Notre Vosgienne, c’était plutôt un morceau: le quintal à 40 ans, ça en impose. Ecrasé par une telle personnalité, le pauvre Joseph a fini par tirer sa révérenec .

L’autre différence majeure, c’est que Clémentine n’a pas eu une vie dramatique, bien au contraire.

Devenue célèbre au-delà des Vosges, elle a fini par voyager, notamment après la mort de Joseph. Elle est allée en Angleterre, en Irlande, en Hollande, a rencontré le Prince de Galles à Londres, a fait la bise au roi d’Espagne, rencontré le Chah de Perse à Vittel, mais a dit non à Phinéas Barnum, pour une tournée internationale: elle ne se voyait pas comme un monstre, était une femme coquette et n’allait pas laisser un homme faire du business sur son dos! En Lorraine, on raconte aussi l’histoire du lion: à Epinal, elle est entrée dans la cage d’un fauve… et c’est le lion qui a eu peur! Sacrée Clémentine! Elle obtint même l’autorisation de s’habiller en homme, signée de la main d’Emile Combes, président du conseil des ministres: oui, à l’époque, il fallait l’accord d’un ministre pour qu’une femme porte culottes!

Femme à poigne, Clémentine était aussi une femme d’affaires, qui avait bien compris tout le profit qu’elle pouvait faire de sa barbe, qu’elle portait à deux pointes, c’est plus chic: après avoir rempli son café de clients, elle assurait sa publicité en posant sur des cartes postales, Clémentine à cheval, Clémentine à vélo, Clémentine en poilu, en femme coquette ou en homme fumant cigare. Résultat: on venait la voir de toute la France, et même d’Angleterre et d’Irlande, assurant ainsi la renommée du village. Ce qui lui a valu le surnom de « Tour Eiffel de Thaon« !

Quand elle en a eu marre de trainer sa barbe un peu partout, Clémentine est revenue dans son village et a ouvert un cabaret, où elle proposait des spectacles avec sa fille adoptive.

Elle qui fut, pendant la Première guerre mondiale, la mascotte des Poilus – ça ne s’invente pas – est morte quelques mois avant la déclaration de la Seconde. Elle est enterrée dans son village de Thaon, aux côtés du petit Joseph. Sur sa pierre tombale, une inscription toute simple, signe cet étonnant destin: «La Femme à barbe». Le village reconnaissant lui a consacré un musée, inauguré en 1969 par Jean Nohain.

Clémentine Delait fait partie des personnages d’une pièce dont je viens de terminer l’écriture, Mauvais genre(s): treize portraits de femmes qui ont endossé l’habit d’homme, par choix ou par nécessité, pour vivre le destin qu’elles s’étaient choisi, malgré les interdits d’une société patriarcale et masculiniste. Des femmes singulières, qui en interrogeant le genre, ont aussi interpelé l’ordre établi sur la légitimité de ses règles. Des femmes dangereuses, donc.

J’espère vous en reparler vite!

Écrit par : Sophie Denis

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