
Billy Tipton, l’homme qui s’est faite toute seule
Self-made-man, c’est admirable et courageux.
Encore plus quand vous êtes né… fille!
Si l’on ajoute que vous avez vu le jour en 1914 dans l’Oklahoma et que vous avez grandi dans le Missouri, on baigne dans un scénario de science-fiction.
C’est pourtant l’histoire vraie de Dolorès Lucille Tipton, devenu Billy Tipton, pianiste et saxophoniste de jazz, mort en 1989: c’est alors que l’Amérique stupéfaite découvre la transidentité de celui qui, à son heure de gloire, enchaînait les succès à la tête de son jazz-band et joua même avec Duke Ellington. Stupéfaite et même un poil horrifiée, faut bien avouer, pour certains….
La maman de la petite Dorothy, pianiste dans les bals, lui transmet la fibre musicale, la ville de Kansas City, dans laquelle elle grandit, l’amour du jazz. Dorothy apprend à jouer du piano et du saxo et rêve d’intégrer l’orchestre de son lycée sous le nom de «Tippy Tipton». Pas de bol: il est interdit aux jeunes filles.
L’histoire a peut-être commencé là: dans cette ostracisation ridicule d’une partie de la population, au prétexte qu’elle appartient à l’autre sexe, celui qui ne serait pas légitime…
En plus de son talent, Dorothy a de la suite dans les idées et un côté garçon manqué très affirmé. En 1932, elle intègre un groupe de jazz: très peu de bands acceptent les femmes, les soirées passées à jouer dans les vapeurs de cigarettes et d’alcool n’étant pas jugées convenables pour ces dames. Qu’à cela ne tienne: Dorothy se coupe les cheveux, bande sa poitrine, rembourre son pantalon et prend le prénom de son frère. A 18 ans, Billy Lee Tipton entame une carrière de pianiste dans les bars d’Oklahoma.
Ce qui était une ruse pour parvenir à ses fins va vite s’avérer plus qu’un confort ou une habitude: Billy est à l’aise dans ses mocassins et ses pantalons à pinces, sa joie de vivre éclate chaque soir devant le clavier, Happy Billy commence à plaire aussi quand il ne joue pas. La chenille est devenue papillon, Dorothy, Billy, et Billy, un homme heureux.
Côté carrière, tout roule pour Billy: il passe sur les ondes de la radio, enchaîne les tournées avec des orchestres comme le big band de Scott Cameron dans le Midwest, le Pacific Northwest, dans l’état de Washington, en Californie, joue au fameux Cotton Club. En 1954, il forme le Billy Tipton Trio avec Dick O’Neil à la batterie et Kenny Richards à la basse. Remarqué par un producteur, le trio enregistre deux albums en 1957. Sweet Georgia Brown et Billy Tipton Plays Hi-Fi on Piano sont un succès, avec des tubes classiques de l’époque, comme «Don’t Blame Me», «Can’t Help Lovin’ Dat Man». Le pianiste Liberace lui fait alors une proposition alléchante, de celles qui consacrent une carrière: faire la première partie de ses concerts.
Mais Billy refuse. Il voit bien qu’il est arrivé au bout de sa supercherie: trop de notoriété accroit le risque d’être découvert. Il lui faut donc renoncer pour continuer à être un homme. Il se retire peu à peu de la scène pour devenir agent artistique, tout en continuant à jouer une fois par semaine à Spokane, dans l’état de Washington, loin de la lumière trop indiscrète des projecteurs.
Côté coeur, Billy fait tourner plus d’une tête. Il vit maritalement – mais pas en même temps ! – avec cinq femmes, dont trois diront à sa mort qu’elles ne se sont doutées de rien. Billy a bien rodé ses mensonges: il porte un corset et ne dévoile jamais le bas car il a été victime dans sa jeunesse d’un terrible accident de la route qui aurait causé des lésions à ses organes génitaux. Les étreintes dans le noir, habituelles à l’époque, et sans doute une certaine ingéniosité de sa part, font le reste. La dernière de ses compagnes, Kitty Kelly, strip-teaseuse dans un club, ne peut avoir de relations sexuelles: avec celle que le monde de la nuit surnomme pourtant la «Vénus irlandaise», la question est donc réglée. Ce qui n’empêche pas le couple d’adopter trois garçons.
A sa mort, ses femmes évoqueront toutes un compagnon aimant et respectueux, ses enfants un père très présent et doux.
En 1970, Billy stoppe sa carrière de pianiste: son arthrite l’empêche désormais de jouer. Séparé de Kitty, il vit désormais dans une caravane. Ses dernières années sont d’une grande tristesse: Billy vit seul, s’ennuie, fume, boit et souffre. Mais pas question d’aller voir un médecin et de dévoiler son corps. Son corps qui lui envoie pendant des mois des signaux. Le 21 janvier 1984, il fait une crise: présent à ses côtés, son fils William appelle les pompiers qui tentent en vain de le sauver d’un ulcère hémorragique. En essayant de le ranimer, ils découvrent que le pianiste Billy a le corps d’une femme. Billy meurt à 74 ans, en ayant gardé le secret pendant plus d’un demi-siècle.
Pour éviter que l’information ne s’ébruite, l’ex-compagne Kitty fait incinérer le corps. Mais il est déjà trop tard. Cédant à des promesses financières, elle et un de ses fils racontent la véritable histoire de Dorothy, devenue Billy.
On frémit, on s’indigne, on se moque, on suppute… et puis assez vite, on oublie. Le monde a mieux à faire: Billy Tipton n’était pas un si grand musicien…
Jusqu’à ce qu’en 1998, Diane Wood Middlebrook lui consacre une biographie, Suits me, Double life of Billy Tipton, toujours pas traduit. Suivent des pièces de théâtre, dont une du dramaturge cubain Eduardo Machado, une comédie musicale de cabaret, un roman écossais, qui s’inspirent de la vie de Billy. Jusqu’au documentaire No Ordinary Man, réalisé par Aisling Chin-Yee et Chase Joynt, et récompensé au festival du film de Toronto en 2020. Désormais le monde n’ignore plus le destin de Billy, pionnier de la communauté queer.