
Marguerite Le Paistour, bourrelle du roi
On peut avoir un prénom de fleur et surprendre son monde en menant une vie aux antipodes de ce que la norme et vos parents avaient prévu pour vous. C’était déjà le cas de Violette Morris, sportive de l’entre deux guerres dont j’ai évoqué le tragique et trouble destin sur ce même blog, l’été dernier.
Aujourd’hui je voudrais vous parler d’une Marguerite qui en son temps défraya la chronique avant de disparaître dans les limbes de l’Histoire. Imaginez une jeune fille de bonne famille – aujourd’hui elle serait une petite bourgeoise de province, limite élève du privé – qui n’a rien trouvé de mieux pour s’émanciper que de devenir… bourreau! Oui, bourreau, ceux qui pendent, brûlent, écartèlent, marquent au fer rouge et rouent en place publique. Même si Marguerite, en deux ans de charge, n’a pas eu le temps de pratiquer toutes les subtilités de son métier.
Marguerite Paistour, Le Paistour, Le Pestour, voire même Lepetou: quand elle naît dans la France de Louis XV, en 1720, l’état civil n’est pas à cheval sur l’orthographe. Marguerite a un papa capitaine de vaisseau – rien d’étonnant quand on naît à Cancale – une maman qui meurt très vite et un joli prénom. Elle reçoit de l’éducation, sait lire et écrire, et n’a pas de souci à se faire pour ses fins de mois, grâce à la famille paternelle.
Bref, tout laisse augurer pour la petite Marguerite une vie pépouze, à l’abri du besoin, entourée d’un mari (aimant ou pas, c’est pas le propos à l’époque), de marmots (ça, c’est non négociable, hors incapacité physique) et d’huîtres ( on est à Cancale).
Seulement voilà. Non seulement la mère de Marguerite trépasse à sa naissance, mais le père refait sa vie avec une jeune femme qui n’apprécie guère sa belle-fille, à moins qu’elle soit allergique aux fleurs: ce que dans les contes de fées on appelle une marâtre. Marguerite supporte l’injustice et les mauvais traitements jusqu’à ses vingt ans où elle disparait dans la nature: un projet de mariage qui ne lui plaisait pas, ou une mandale de trop, va savoir!
Seulement à l’époque, une fille ne met pas les voiles comme ça. Il lui faut se déguiser en garçon si elle ne veut pas qu’il lui arrive des bricoles: les filles ne trainent pas les rues comme ça leur chante.
Marguerite pique l’habit et le prénom de son frère pour aller courir le monde. La voilà qui débarque d’abord chez un curé – en garçon? en fille? on ne sait pas trop – et travaille à son service quelques années. Puis la bougeotte la reprend et elle s’engage dans l’armée, cette fois-ci en garçon, c’est sûr: les femmes n’ont pas le droit de s’enrôler, même si on sait qu’elles sont un certain nombre à avoir combattu, pour fuir une marâtre, comme Marguerite, la misère, ou rejoindre leur chéri*. Marguerite – Henri ( le prénom du frère) se familiarise avec la mort et les meilleurs moyens de la donner, d’abord du côté français, puis dans les armées de Marie-Thérèse d’Autriche: elle est devenue mercenaire.
Est-ce la bougeotte, encore, ou la nécessité de changer souvent de lieu pour ne pas trahir la véritable nature de son sexe? Marguerite déserte et reprend les chemins. Elle débarque à Montpellier et se fait engager comme assistant du bourreau, toujours cachée derrière des chausses et un pourpoint. Elle apprend le métier sur le tas – ou sur le gibet – assiste à ses premières exécutions, a l’occasion de se demander si elle préfère fouetter, marquer au fer rouge, pendre ou brûler. Un jour, elle apprend que Lyon cherche un bourreau ( oui, les nouvelles vont vite dans ce milieu, où tout le monde se connait: bourreau, c’est une niche). Elle se présente et est aussitôt embauchée.
Pendant deux ans, Marguerite-Henri va connaître l’étrange vie des «exécuteurs des hautes oeuvres», décrite avec tant de verve par Michel Folco dans ses romans**. Craints, détestés, stigmatisés tout autant qu’indispensables à la bonne marche de la société, ils font le sale boulot, en nettoyant la ville des éléments dont elle veut se débarrasser. On s’écarte devant eux, on se signe à leur passage, on évite de les toucher ou toucher ce qui leur appartient pour se protéger de la poisse – le boulanger va jusqu’à retourner leur miche de pain pour la distinguer des autres, d’où la superstition du pain à l’envers sur la table – et on ne se mélange pas: ils vivent à l’écart et se marient entre eux, ce qui donne lieu à des dynasties de bourreaux, dont celle des Sanson est la plus connue ( Michel Folco écrit celle des Pibrac dans ses romans).
Marguerite n’a pas l’occasion de fonder une dynastie. Son identité est révélée après deux ans d’exercices, les circonstances exactes divergent: soit dénoncée par sa servante qui l’aurait ramassée ivre-morte dans un caniveau – la charge mentale est assez élevée dans le métier – ; soit après un recel ou un vol: bourreau, c’est pas si cher payé que ça, surtout qu’on l’est seulement à chaque condamnation, ce qui fait des trous dans le budget. Bref, Henri redevenu Marguerite est emprisonnée pendant 10 mois pour avoir commis un sacrilège: se prendre pour Dieu ou pour un homme en infligeant la mort. Confier à une femelle le soin d’exécuter la justice des hommes, c’est lui donner trop de pouvoir. Dieu et nous seuls pouvons.
Pendant son incarcération, Marguerite se confie ou se confesse à un religieux, le père Jean-Baptiste Richard, qui écrit son histoire. C’est grâce à ce récit et aux études historiques qui ont suivi que son incroyable parcours n’a pas sombré dans l’oubli. La dernière en date *** nous apprend que la bourrelle de Lyon a châtié quinze coupables, neuf femmes et six hommes, et en a exécuté trois par pendaison, trois femmes coupables d’avoir séquestré une jeune fille pour la prostituer auprès d’un notable. Dans ses confessions, Marguerite finit par cracher sa valda: oui, elle éprouve du plaisir à châtier les femmes, une misogynie alimentée par ses souvenirs d’enfant maltraité. Si elle avait pu rendre quelques coups à sa marâtre, qui sait si elle ne serait pas devenue une respectable commerçante, épouse honorable et mère de famille dévouée, plutôt que de marquer des corps et de trancher des cous…
La famille de Marguerite a suffisamment d’appuis pour lui éviter la prison à vie. A une condition: le mariage. La jeune femme accepte le marché, renonce aux habits d’hommes et épouse Noël Roche, laquais d’un notable lyonnais: la bourrelle du roi rentre dans le rang et dans l‘anonymat d’une vie simplement féminine. Et ô surprise, personne n’a donc pris la peine de nous relater la suite de son existence! Un retour à Cancale authentifié, la naissance de trois enfants et puis après… envolée la bourrelle! Fabrice Mauclair retrouve trace du couple Roche-Le Pestour près de Granville, propriétaire d’une terre agricole, avant que Noël Roche n’apparaisse dans un acte notarié comme «naviguant». De Marguerite, aucune mention sinon en 1784 dans l’acte de mariage d’un de ses fils, elle étant déclarée décédée. Mais quand? où? Et qu’a-t-elle fait après son mariage? Femme de. Mère de. Rentrée dans le rang. Invisibilisée pour l’éternité, après avoir fait fait régner la justice du roi et tomber des têtes dans la capitale des Gaules.
Un destin hors du commun et pourtant méconnu, qui a inspiré quelques romans, dont celui de Nicole Avril, Monsieur de Lyon (1979) et une pièce, Moi, Marguerite, bourrelle du roi, que je viens juste de terminer, en espérant bien la monter un jour… Mais ceci est une autre histoire.
* Un brave cavalier dans la guerre de Sept ans, Sylvie Steinberg, dans Femmes travesties, un mauvais genre (Clio, 1999).
** Dieu et nous seul pouvons (1991), Un loup est un loup (1995) et En avant comme avant ( 2001) chez Points.
*** Une femme bourreau au XVIIIe siècle, Fabrice Mauclair, éditions L’Harmattan ( 2025).